Une télé-vision des choses !

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Ils ont envahi depuis bien longtemps notre salon, parfois même nos chambres et depuis peu sont constamment présents avec nous. Dans nos poches, sacs à mains, sur le bureau, dans les transports et partout où il est possible de les poser. Je parle des écrans en tous genres. De l’écran de télévision qui trône fièrement dans le salon, sur un meuble IKEA© qui vaut la moitié de son prix,  à l’écran tactile du portable dernier cri négocié pour le prix d’une voiture au magasin de la pomme. On serait bien en peine de s’en passer, encore qu’avec un peu de bonne volonté il est toujours possible d’y parvenir, mais surtout il est impossible de les éviter. Si l’on y prend goût et que l’on apprécie la distraction apportée par ces merveilles de la technologie, on s’interroge sans doute moins sur leurs effets pour la santé. Enfin peut-être pas tous. N’ayant pas encore eu d’enfant j’avoue ne pas m’être trop souvent posé la question et j’ai donc tendance à généraliser à l’ensemble de la population. Mais récemment, certains amis ayant déjà eu le plaisir de devenir parents se sont posés la question de savoir à quel âge leur enfant pourrait regarder la télévision, jouer avec la tablette, bref quand pourra-t-il être en contact avec un écran ? Cela m’a fait réfléchir. Je ne me sens toujours pas prêt à avoir des enfants mais je m’interroge désormais sur l’effet de ces écrans sur la population et en particulier les enfants. Leur développement cognitif n’étant pas terminé, il y a fort à parier que si effet il y a, il sera plus conséquent sur de jeunes pousses.

La littérature scientifique est foisonnante sur le sujet et les interrogations que je peux avoir ne sont pas nouvelles puisque dès les années 70, soit finalement peut de temps après la commercialisation des premiers postes de télévision, des études faites aux USA se sont intéressées à leurs effets sur la réussite scolaire des enfants. Les scientifiques voyant les élèves passer de plus en plus de temps devant leur petit écran il était bien normal de se demander quelles conséquences cela pourrait avoir sur eux.

Avant de déterminer l’impact d’un écran allumé devant une petite tête blonde complètement absorbée, peut-être serait-il bon de se rendre compte de combien de temps est passé par jour devant un écran. Comprenez bien que si nous y passions une trentaine de minutes, la question n’aurait sans doute pas autant été étudiée. Chaque année le chiffre grimpe et lors de la dernière étude menée, nous passions en moyenne près de 3h46 par jour devant notre télévision (Médiamétrie, 2014). Aux États-Unis, la consommation de télévision grimpe même à 7h40 chez les 8/18 ans si l’on tient compte du temps passé à regarder portables, tablettes, liseuses ou encore ordinateur. Si l’on fait le calcul, un enfant de primaire passe même plus de temps devant la télévision qu’à l’école. Dans ces conditions, comment ne pas penser qu’ils puissent avoir une influence sur l’enfant !

Et bien, celles-ci sont multiples. Si les mécanismes neurologiques ne sont pas tous encore très bien établis, les effets eux sont avérés et validés scientifiquement. Ils peuvent  être regroupés en 3 grandes catégories :

  • Effets sur la sphère cognitive ;
  • Effets sur la santé ;
  • Effets sur la sociabilité.

Dans cet article nous nous intéresserons uniquement aux influences de la télévision sur le développement cognitif de l’enfant et encore nous ne les aborderons pas tous. Ce n’est pas que je suis pris subitement du flémardite aiguë mais la taille de l’article qui suivrait un développement complet de l’ensemble des troubles observés serait démesurément long par rapport au format de diffusion choisit, je ne voudrais pas vous ennuyer, et puis il n’est pas nécessaire d’aborder en détails chacun des effets pour comprendre que des précautions sont à prendre pour les enfants. Enfin, si mon choix s’est porté sur les troubles cognitifs c’est que l’influence de la télévision est largement prédominante par rapport à d’autres facteurs dans l’apparition de ces troubles.

Toutes les données présentées dans cet article sont tirées de la littérature scientifique et en particulier d’un article publié en 2012 par Bruno Harlé et Michel Desmurget, respectivement pédopsychiatre dans l’unité d’hospitalisation d’enfant au centre hospitalier Le Vinatier à Lyon et Directeur de recherche en neuroscience au Centre de Neurosciences Cognitives à Lyon. Les références utilisées pour la rédaction de ce texte sont données en bas de page.

« Effet de l’exposition […] aux écrans sur le développement cognitif de l’enfant » (Harlé, 2012)


 

L’attention

Plusieurs études ont mis en évidence un lien entre le temps passé devant un écran et des difficultés d’attention ultérieures. Cet effet est d’autant plus délétère qu’il est cumulatif. Ainsi, par exemple, un enfant de moins de trois ans consommant quotidiennement 1 h de télévision double ses chances de présenter un trouble de l’attention à l’école primaire par rapport à un enfant qui ne la regarde pas. Pour une consommation identique, un enfant du primaire voit son risque de présenter un trouble de l’attention à l’adolescence croître de 50 %, après prise en compte d’éventuels déficits attentionnels initiaux. C’est-à-dire que quel que soit le déficit attentionnel de départ, (non dû à la consommation d’écrans), celui-ci est dans tous les cas augmenté de 50 % par une consommation d’une heure de télévision par jour. Des effets négatifs similaires ont récemment été démontrés pour les jeux vidéo. De façon intéressante, il a parfois été décrit une « attention paradoxale » de l’enfant (y compris hyperactif) qui peut rester « attentif » pendant des heures face à l’écran de télévision ou une console de jeu vidéo, mais semble incapable de se concentrer plus de quelques secondes sur un devoir scolaire ou une lecture. L’erreur consiste alors à confondre deux systèmes attentionnels distincts : un système d’attention réflexe qui oriente la vigilance vers les stimuli externes et un système de contrôle volontaire de l’attention qui fait intervenir de nombreux facteurs comme la motivation, capacité à tolérer les émotions négatives parfois engendrées par la difficulté, la capacité à résoudre un problème sans le soutien et la présence d’un adulte. Les écrans excitent voire épuisent le système réflex de l’attention, alors qu’ils ne permettent absolument pas le développement du système volontaire d’engagement. Le système d’alerte réflex, phylogénétiquement plus ancien, est présent chez tous les mammifères. A contrario, le système dirigé est d’évolution lente, probablement liée à la qualité de la stimulation et de l’accompagnement que l’enfant reçoit dans la réalisation de tâches de plus en plus complexes. Notons au passage l’absurdité, fréquente en situation de consultation pédopsychiatrique, de l’enfant qui vient consulter pour des « difficultés attentionnelles à l’école » et qui épuise chaque matin ses ressources cognitives par une bonne heure de dessins-animés avant de partir en classe (Harlé et al., 2012).


 

Le langage

Le langage se forme lorsque l’enfant expérimente. Un tout petit qui explore un objet en acquiert les propriétés physiques : si il lâche une balle, elle tombe, s’il réessaie, ça marche encore, à nouveau, ça marche toujours… . Le lendemain, cette même balle tombe encore… et s’il essaie avec cette autre balle, ça marche toujours. Il va pouvoir développer des certitudes et donc anticiper les actions des objets. Le langage va ainsi se greffer sur ces certitudes et sur ces expérimentations. L’enfant comprend qu’avec le langage, il va pouvoir exprimer des choses au delà de la perception : exemple : l’enfant va dire « eau » ou « bouteille » pour désigner une bouteille à moitié vide, puis il dira « à la dame » ou « l’en a bu » ou mieux « l’avait soif la dame », ce qui montre que l’enfant a compris la transformation de l’objet et cherche des mots pour en faire part.  Le problème avec les écrans, c’est que l’enfant ne manipule plus, n’expérimente plus, il devient passif et ne peut plus se créer de certitudes et anticiper les actions des objets ou les relations qu’ils peuvent avoir entre eux. Par exemple, un enfant qui voit de la neige tomber dehors et qui dit « il tombe le sucre » jusqu’à ce qu’il aille goûter « le sucre » et que non, il se rende compte que ce n’est pas du sucre ». L’écran ne permet pas cela, l’acquisition du vocabulaire s’en trouve réduite, la pensée l’est également et le langage étant la forme visible de la pensée, il s’en trouve réduit aussi (C. Dembinski, Orthophoniste, communication personnelle, 2015).

Un grand nombre d’études ont établi le rôle délétère des écrans, et en particulier de la télévision, sur le développement du langage. Par exemple, entre huit et 16 mois chaque heure quotidienne de vidéos soit disant adaptées aux très jeunes enfants se traduit par un appauvrissement du lexique de l’ordre de 10 %. De même, chez des sujets de deux à quatre ans, deux heures quotidiennes de télé commerciale (à peu près la consommation moyenne pour cette classe d’âge) aboutit à multiplier par trois les probabilités d’observer des retards de développement du langage. Si l’enfant est exposé quotidiennement avant un an, même à faible dose, le risque est multiplié par 6. Le mécanisme princeps de ces atteintes semble reposer dans la réduction drastique des échanges verbaux-intra familiaux, nécessaires au développement du langage. Lorsque la télé est allumée dans le foyer, l’enfant est moins sollicité, il parle moins et entend moins de mots. Pour ce dernier champ, par exemple, si l’on considère que le poste est allumé en moyenne près de 6 h par jour dans une famille française, le déficit atteint 40 %.


 

Le sommeil

De façon générale, la quantité de sommeil quotidienne de la population a baissé de 90 minutes sur les cinq dernières décennies, alors que notre besoin biologique n’a pas évolué. Il est largement admis que nous sommes actuellement en dette chronique de sommeil. Or, le sommeil, est essentiel pour notre santé somatique, émotionnelle et cognitive. Il est aujourd’hui solidement établi que l’exposition aux écrans a un effet profondément délétère sur le sommeil et que la présence, notamment, d’un écran dans la chambre de l’enfant est inversement corrélée non seulement à la quantité du sommeil, mais aussi à sa qualité. En clair, avec un écran dans sa chambre, un enfant dors moins bien et moins longtemps Cela est vrai que cet écran soit une télé, une console de jeux ou un ordinateur. Pourtant, on entend dire souvent, par exemple, que la télé aide à l’endormissement. Cliniquement, il n’est pas rare qu’un sujet ayant des angoisses de séparation importantes et tolérant mal la solitude de l’endormissement « traite » son anxiété par le poste allumé dans la chambre. Une étude a montré que les adolescents qui s’endormaient avec la télé concédaient chaque nuit 45 min de sommeil par rapport à leurs camarades qui préféraient se coucher loin du poste. Cela représente un déficit de quasiment trois nuits par mois. Les mêmes effets délétères ont été observés pour la musique et les jeux vidéo, mais pas pour la lecture.


 

En guise de conclusion…

Il y a un temps pour tout, et celui de réguler la consommation d’écrans des enfants est venu. Si la lecture vous barbe et que finalement vous préférez regarder des images animées, allez jeter un coup d’œil à cette conférence donnée par Michel Desmurget. Elle reprend et complète ce que j’ai pu raconter ici. Si vous vous intéressez à la télévision mais cette fois à son fonctionnement, à son utilité, à la manière dont elle est élaborée, allez vite voir cette entrevue avec Pierre Bourdieu ou encore cette interview de Bernard Stiegler.

Sources :

° Harlé et al., Effet de l’exposition chronique aux écrans sur le développement cognitif de l’enfant.Archive de Pédiatrie; 19, 2012, p. 772-6.

° Courage et al., When babies watch television : Attention-getting, attention-holding, and the implications for learning from video material. Developmental Review; 30, 2010, p. 220-38.

° Lin et al., Effects of television exposure on developmental skills among young children. Infant Behaviour and Development; 38, 2015, p 20-8.

About the author:

Pharmacien. Master ingénierie des milieux aquatiques Centre d'intérêt: environnement, phytothérapie

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